vendredi 15 mars 2013

L'aurore royale

Il est 5h30. Il fait nuit noire et la fatigue picote nos paupières lourdes du sommeil que nous nous sommes interdit. Le chauffeur du tuk tuk est ponctuel, et son sourire fidèle au rendez-vous. La fraîcheur de la brise nocturne et le bourdonnement du moteur nous aident à peu à peu quitter notre torpeur - et tandis que nous pénétrons dans le silence de la jungle noire d'Angkor, l'engourdissement cède peu à peu la place à l'excitation.

Notre guide s'arrête soudain à un carrefour, une foule s'y presse dans l'obscurité, une curieuse fièvre emplit la nuit. Angkor Wat, le temple le plus grand et le plus fameux d'Angkor, se dresse devant nous. Enfin, nous le supposons. Nous n'y voyons goutte.

Il y a d'abord un pont à traverser. Les silhouettes des gardiens du temple laissent à peine deviner leur masse de pierre dans les ténèbres. Les pavés sont disjoints, je maudis l'oubli de ma lampe de poche restée à l'hôtel - heureusement, d'autres y ont pensé et éclairent la voie d'une lueur chiche mais précieuse. J'ai l'impression d'être Indiana Jones. Je vais découvrir Angkor avec l'euphorie du premier explorateur. Le mystère est tangible dans l'air épais et peu importent les touristes qui m'entourent. Dans le noir, ils n'existent pas, ma perception se fait sélective et mes sens se concentrent sur l'essentiel : anticiper la marche du seuil liminaire, sentir le volume énigmatique du premier corps d'entrée au-dessus de ma tête, éviter le trou qui cherche à piéger ma marche.

Imperceptiblement, l'atmosphère autour de nous change. La foule se met à presser le pas, mue de concert par un aiguillon invisible. Une tension s'installe, un enjeu s'impose : c'est à qui adoptera la meilleure trajectoire, pour atteindre en premier le meilleur emplacement. Un jeu qui manque singulièrement d'évidence, quand on ignore la configuration des lieux et qu'on avance en aveugle. Pourtant, il ne s'agit pas de se louper. On ne s'est tout de même pas levé à 5h30 pour des prunes...

Un consensus se fait dans le cortège bruissant de langues hétéroclites : l'idéal semble de s'aligner autour d'un plan d'eau. Et d'attendre. Qu'il en soit donc ainsi.

Tiens, mais il y a une silhouette, là... Lentement, avec un progrès infinitésimal, les tours d'Angkor Wat dessinent leurs contours oblongs sur le fond anthracite d'une nuit qui recule, et nous offrent subrepticement la grâce de leur majesté. L'aube approche, ses voiles gris se dissipent peu à peu comme écartés un à un par des doigts blancs et le temple auguste se réveille impassible de son sommeil séculaire, comme tous les matins du monde. Devant nous, l'étang calme active peu à peu l'empreinte aqueuse de sa silhouette, les nénuphars timides viennent perturber la perfection du miroir liquide et parsèment le reflet d'un enchevêtrement végétal.



Il fait jour soudain. Mais c'est un jour blanc et fade - la neutralité de sa blancheur vient contredire notre rêverie d'un lever de soleil flamboyant et inoubliable. Autour de nous, après avoir entreposé dans leur boîte la quantité réglementaire de clichés, les touristes commencent à se lasser ; ça y est, l'attraction est terminée... Nous échangeons d'un regard notre déception mutuelle. Qu'à cela ne tienne. Si l'aube n'a pas été royale, notre petit-déjeuner le sera !



Nous voilà attablées à l'une des échoppes qui bordent l'enceinte du temple. Un pancake au chocolat me fait de l'oeil et dissipe toute morosité. Un thé achève de nous réchauffer le coeur et nous commençons à bavarder gaiement en préparant notre visite par la lecture du guide. 

Soudain je lève le nez de mon assiette et ce que je vois manque de me faire lâcher ma fourchette. Devant moi, je vois le temple se détacher noir sur un ciel orange, et le soleil joue à cache-cache avec l'une de ses tours... L'ennuyeuse aube blanche a cédé la place à l'aurore aux doigts de rose. L'orangé timide s'exacerbe peu à peu, le ciel et l'eau se mettent à rougeoyer, les nénuphars se parent d'un rose vif - Angkor Wat, du haut de sa vénérable antiquité, a donc eu la facétie de nous jouer un tour. Leçon numéro 1 en ce jour qui commence : ne jamais sous-estimer le génie des rois khmers...