lundi 28 avril 2014

Sublime

Sublime.

Le mot est usé jusqu'à la corde, abîmé par la tiède banalité de son acception la plus courante : du beau superlatif - souvent fruit d'une surenchère de satisfaction de bon aloi.

Sublime, c'est pourtant le mot qui s'impose à moi comme une claque lancée à pleine puissance, lorsque je découvre Iguazu.

Iguazu, ce n'est pas joli. C'est magistral. 



On aborde pourtant le parc l'esprit un peu blasé - tout est balisé comme à Disneyland, les flux de touristes s'organisent sagement comme des rangées de fourmis disciplinées dans la forêt domestiquée. On monte dans des navettes dotées de hauts-parleurs polyglottes et l'on progresse passivement en guettant quelques signes d'une faune exotique parfois visible des bas-côtés. On s'apprête à goûter au plaisir comfortable d'un divertissement accessible.



Et puis les chutes apparaissent, étendues aussi loin que se porte le regard. Et plus l'on marche, plus l'on découvre la complexité accidentée et grandiose de ces falaises liquides. Une passerelle métallique brave soudain le cours même de l'eau grondante - et l'on s'avance à la confluence de tumultes furieux.




Les touristes rient aux éclats, s'adonnent aux joies des selfies en adoptant des positions acrobatiques et en poussant des petits cris mi-ravis mi-indignés de subir les assauts des embruns continus.




Brusquement pourtant, ils ne sont plus là. Je fais abstraction du contexte, j'oublie les dimensions du site, je me recentre sur mes sens. Ma perception fait le vide pour mieux accueillir une stupéfaction radicale. Il y a ces gouttelettes qui fouettent ma peau, cette surdité qui m'accable dans le fracas inouï, cet éblouissement qui me saisit au spectacle des variations lumineuses dans les parois immatérielles. Je suis foudroyée par cette sensation de n'être rien du tout dans ce déferlement de puissance - mais aussi, d'être une conscience déployée avec amplitude face au spectacle de l'immensité. 








Le sublime, ce n'est pas le beau - c'est l'appréhension de l'infini au coeur même de la finitude. Je me dis que les romantiques auraient aimé ce coin d'Amérique du Sud, aux confins du Brésil et de l'Argentine - et je me prends pour une héroïne de Caspar David Friedrich, seule face aux éléments.



L'instant d'après, j'accepte en souriant d'immortaliser la présence d'une famille brésilienne sur fond de cataractes, et je reprends le chemin de l'ascenseur qui me ramènera au monde rassurant de la civilisation. 

Mais quel frisson - quel frisson !



vendredi 25 avril 2014

Soleil vert


Un peu de végétation tropicale à Iguazu - quand le vert devient solaire...







mercredi 23 avril 2014

Faune tropicale

Embarquement par Iguazu. Son climat tropical, ses chutes d'eau... et ses drôles de bestiole.












mardi 22 avril 2014

La cité des morts illustres

Il y a à Buenos Aires un lieu présent dans tous les guides : la Recoleta, immense cimetière niché au sommet du quartier éponyme, le plus huppé de la capitale argentine. Le tourisme macabre m'attire assez peu mais je n'ai pas regretté de ne pas laisser mes préjugés l'emporter.

Il suffit de jeter un coup d'oeil à l'intérieur de l'enceinte pour avoir une première surprise. Non seulement le cimetière est immense, mais il n'a en rien l'apparence d'un lieu de culte mortuaire. La Recoleta est une véritable cité des morts illustres : une ville dont on parcourt lentement les rues silencieuses, tour à tour ombragées et inondées de soleil. 

Les tombes ont l'ampleur de demeures imposantes veillant sur le sommeil de ceux qui ont fait l'Argentine. L'ensemble est solennel - les perspectives parfaitement symétriques ont l'alignement respectable de résidences bien entretenues et le marbre blanc éblouit le regard. Un balayeur assure la propreté irréprochable de ces allées glorieuses et la présence des touristes ne corrompt pas la majesté de la mémoire ancrée dans la pierre - pas même aux abords de la célèbrissime chapelle d'Eva Peron...

Tout respire la sérénité. La statuaire souligne le poids du deuil dans la présence gracieuse de silhouettes chagrines, mais le drame est assourdi, dépourvu d'aspérités tragiques sur les traits attristés des figures de marbre. La mort n'est pas une hyperbole, c'est un euphémisme... Ici, un chérubin s'est assoupi sur une marche, dans l'insouciance d'une sieste impromptue au soleil de midi. Plus loin,  un ange couvre avec sollicitude les épaules d'une humaine trépassée. Là-bas, une femme magnifiée d'un drapé minéral feint d'ouvrir la porte d'un tombeau comme si elle rentrait chez elle.












C'est à l'aune de cette observation que l'on mesure l'écart qui sépare le cimetière de la Recoleta de celui du Père Lachaise à Paris, bien que les similitudes s'imposent de prime abord. Le Père Lachaise (que je suis allée découvrir en rentrant d'Argentine, piquée au vif de ne pas même connaître ce qui sert de point de référence quand on parle de la Recoleta) est en effet une immense nécropole à la vocation touristique avérée. Là aussi, l'on peut jouer à cache-cache avec les morts illustres (d'ailleurs, certains noms comme celui de Molière ont été brandis au XIXe siècle pour appâter les Parisiens soucieux de leur demeure posthume, mais emplis de snobisme envers un cimetière beaucoup moins chic que celui des Innocents). Pourtant, on s'aperçoit très vite des limites de la comparaison.



Le parc du Père Lachaise diffuse de manière beaucoup plus nette une forme de romantisme échevelé. Moins de perspectives imposantes - plus de petits chemins de traverse au tracé incertain à l'ombre des arbres nécrophages, qui contestent aux souvenirs humains la prégnance de leur vivacité végétale en bousculant les pierres tombales de leurs racines avides.




Surtout, alors que la Recoleta est un espace de repos pour les âmes des défunts sages, le Père Lachaise flirte parfois outrageusement avec les frontières de la bienséance.  

L'humour s'affirme dans quelques épitaphes narquoises, des pommes de terre ornent la tombe de Parmentier, et des soi-disants médiums font du business atour de la tombe d'un de leurs collègues célèbres. 




Pire encore, la fréquentation du parc laisse parfois franchement à désirer, et le parc connaît la truculence d'excès d'humains bien en vie, dans un rapport ambigu de jeu transgressif avec la mort... La tombe d'Oscar Wilde est recouverte des traces carmin des lèvres d'admiratrices, visiblement peu au fait des moeurs de celui qu'elles honorent de leur assiduité. Celle du journaliste Victor Noir, beau gisant de bronze figeant le corps fauché par la balle d'un duel, est régulièrement chevauchée de manière équivoque par des visiteuses en mal d'enfant. Quant à la tombe de Jim Morrison - la plus demandée de toutes - elle accueille les ébats nocturnes des amoureux attisés par le goût du risque et les trips des amateurs de paradis artificiels venus communier avec l'âme de leur idole.



A l'Argentine, la convenance chrétienne du repos éternel. A la France, l'intensité sulfureuse de l'union d'Eros et Thanatos...