lundi 24 août 2015

La rencontre impossible






Quelques pas hors du car et nous voici sur le seuil. Au-delà, c’est le domaine des Himbas. On le devine à quelques mètres entre les branches, dans le souffle vertical du désert. Une clairière, le soleil qui tape sur le sol rouge, des huttes autour d’un enclos.

Il y a une pointe de quelque chose dans le creux de mon estomac. Appréhension, excitation, et peut-être déjà une sorte de malaise informe. Il suffit pourtant de suivre le guide et le chemin balisé. Rien n’est plus simple, rien n’est plus sûr.


Elle se dresse à l’orée du village et nous guette. Elle se tient très droite, les seins nus dans une horizontalité irréelle. La dureté de son regard dans son visage d’enfant me cloue sur place. Sa silhouette intransigeante et silencieuse se pose comme un défi. Nous arrivons à sa hauteur et elle ne dit pas un mot.



Le guide lui, parle déjà beaucoup. Il a jeté son dévolu pédagogique sur une jeune mère assise par terre près du foyer. Il saisit ses tresses agglomérées par la glaise. Il palpe sa peau cuivrée par la douceur de l’ocre. Il tâte ses bijoux, ses vêtements, la lanière ornée qui lui tient lieu de soutien-gorge. Il décrypte son statut marital, son âge, son histoire, ses pratiques alimentaires. Il fait très bien son boulot, après tout il est là pour nous parler des Himbas, cette ethnie pastorale semi-nomade de Namibie. Il est là pour nous raconter ce que c’est que d’être un sauvage vivant loin de toute modernité, dans la misère d’un mode de vie primitif. Il est là pour faire valoir la nudité écarlate si exotique de ces femmes dont le peuple est en voie d’extinction. Moi je me demande bien ce que je fous là. J’ai dans la tête des images littéraires et cinématographiques de marché aux esclaves qui éclatent comme des bulles de savon douloureuses. Oui, décidément, la nausée a colonisé mon estomac.


Nous avons avancé de quelques pas. Le guide explique à la stupéfaction générale que le rite de passage à l’âge adulte consiste à briser les dents de devant des enfants. Quelques représentants mâles de notre groupe ont avisé la présence d’une femme d’âge mûr, la chef de la tribu. Imperturbable, elle pose en silence aux côtés de ces touristes à l’hilarité péniblement bruyante qui font mine d’avancer la main vers sa poitrine dénudée pour l’intérêt du cliché et de la blague. 


Il y a aussi celle qui marchande âprement le coût d’un bracelet artisanal qui lui a tapé dans l’oeil. Lorsque la vendeuse refuse la négociation avec indignation, elle se fâche. Son mari tente de la raisonner : “tu sais, on ne parle que d’un centime ou deux de différence”. “Mais enfin, c’est une question de principe”, rétorque-t-elle.

La honte m’assèche le gosier. Qui sont les sauvages ? Je repense à Muriel Robin dans “Voyage en terre inconnue”, partageant le quotidien d’une tribu Himba, se roulant dans la glaise ocre pour ressembler à la communauté des femmes qui l’ont prise sous leur aile, et versant des larmes émues lorsqu’il s’agit de repartir. Ce souvenir d’Epinal me fait mal : quelle rencontre est donc possible, dans le monde réel, hors des caméras, dans le contexte touristique impitoyable ?

Je cherche les regards de ces hôtes qui tolèrent notre passage stoïquement. Des femmes, des hommes plus loin, des enfants un peu partout. De l’indifférence, de la curiosité, du questionnement, du dédain, de la tristesse. Beaucoup de beauté. Une immense dignité. Et parfois, un peu de douceur emplie de résignation. De l’espièglerie aussi, dans les rires de certains gosses qui partagent une sucette et n’ont pas encore atteint l’âge d’être en colère. Je me fais toute petite. Je veux garder une trace. J’aimerais croire que mes photos ne les agressent pas, que le respect que j’éprouve en sera attesté. Mais je n’en suis pas sûre.