mercredi 20 février 2013

Envoûtement

D'abord, il y a Angkor.



Le mythique site archéologique du nord du Cambodge est la motivation numéro un des voyageurs, et la raison qui les incite avant tout à affluer vers ce petit pays de l'Asie du Sud-Est, coincé entre ses voisins plus touristiques, la Thaïlande et le Vitenam. Et cette soif de merveille au parfum de tourisme de masse est amplement justifiée, force est de le reconnaître.



Je pourrais épuiser les adjectifs pour vous dire combien c'est beau, Angkor, mais ça m'ennuie d'avance. Les superlatifs sont faciles à trouver - Angkor, c'est immense, il y a plein de temples à voir, avec une grande diversité architecturale représentée. Bref, ça vaut le coup, pour parler vulgairement. Il faut au moins y consacrer trois jours pour se faire une idée des monuments majeurs.



Mais évidemment, une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit.

Derrière les superlatifs, Angkor se dérobe. Et son mystère reste entier.

Avant de découvrir Angkor, j'avais In the Mood for Love dans la tête, ses violoncelles entêtants et son final poétique. On y voyait le protagoniste mélancolique déposer quelques mots murmurés en silence dans un mur d'Angkor Wat - était-ce un secret ? Le poids du chagrin ? Des mots d'amour inavoués ? Un passé condensé en une formule muette ? La phrase tue finissait scellée d'un peu de terre dans les parois ancestrales, sous le regard immobile d'un moine anonyme.


Angkor, pour moi, c'est cela. Un aimant à mystère. Un lieu secret malgré les hordes de touristes, et qui parvient à dépoussiérer d'un coup le mot magie de toute connotation galvaudée.



Il y a ces pierres antédiluviennes, peuplées de symboles ésotériques et de divinités mystérieuses, entre hindouisme et bouddhisme ; ces enceintes sacrées protégeant ces autels étranges, dominés du linga phallique, à la fois très abstrait et très charnel ; ces sourires esquissés à la surface du grès tendre, à la fois extatiques et intériorisés...









L'implacable et complexe géométrie des lieux semble répondre à une intentionnalité supérieure, mais cet intellect figé dans le minéral anguleux s'efface, lorsque le regard s'approche des bas-reliefs, pour découvrir la sensualité toute en courbe des gracieuses danseuses célestes, les Apsaras...









La poétique des ruines exerce sa pleine puissance de fascination, en maintenant miraculeusement un équilibre délicat. Les murs sont suffisamment préservés pour rendre les lieux très évocateurs : pas besoin d'user son imagination pour deviner la physionomie des lieux. Mais la destruction à l'oeuvre, sous le baiser étouffant d'une végétation luxuriante, révèle la mélancolie fragile de ce qui est éphémère...










Angkor, c'est du temps emprisonné dans la matière. Comme si l'infinie lenteur de minutes innombrables avait fait plier l'oeuvre humaine en une réalité hybride, comme si l'immobilité des siècles avait imperceptiblement façonné l'artefact et l'avait muée en une présence mutante.









Ces temples-montagnes, conçus pour symboliser le cosmos, l'incarnent finalement d'une manière plus troublante que leurs architectes ne l'avaient anticipé, en fusionnant le minéral et le végétal. Les hauteurs collinéennes du Bayon, émoussées par l'érosion, dépossédées de leurs arêtes nettes, revêtent ainsi les contours flous d'une forêt pétrifiée, énigmatique dans son irréalité, aléatoire comme une superposition de concrétions calcaires auxquelles le regard peine d'abord à donner sens.





Et pourtant, en pénétrant dans le sanctuaire, se produit l'inimaginable. Comme par magie, la pierre silencieuse prend vie. Des dizaines de visages affleurent, illuminant la surface grise de leurs sourires exquis et de leurs yeux clos. L'émotion surgit inévitablement de ce jaillissement improbable de beauté indicible. Un miracle s'offre avec une générosité candide au visiteur ébloui : c'est la forme émergeant de l'informe, la grâce tressaillant hors du chaos, la sensibilité vainquant, l'espace d'un instant et pour l'éternité, l'absurde mutisme de la matière. C'est le rayonnement solaire de l'esprit transcendant la contingence, refusant la pesanteur, affirmant le génie du geste...



Et le plus bouleversant, c'est que cette victoire-là se joue à fleur de pierre, imperceptiblement. Cette beauté-là est déchirante, parce qu'elle est si fragile...




2 commentaires:

  1. Bonjour,

    J'aime beaucoup vos photos et particulièrement cette série.Notamment les photos 4, 7, 12, 13, 19 (mes deux préférées), 23 J'aurais peut-être redressé la photo 5, bien qu'elle soit très belle, en particulier les couleurs.
    Je me permet de vous laisser l'adresse de mon blog photo (http://elodiemichelphotographies.wordpress.com/). Peut-être pourrions nous échanger sur notre passion commune. N'hésitez pas à me laisser vos critiques si le coeur vous en dit, en vue d'avoir des avis pour m'améliorer. Merci beaucoup et à bientôt peut-être.

    Elodie.

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  2. Bonsoir Elodie ! Merci beaucoup pour votre mot qui me touche vraiment ! C'est vraiment très appréciable de recevoir des avis de fans de photo comme vous :-) Vous avez raison pour la 5e, maintenant que vous le dites ce petit angle me saute aux yeux ;-) Je m'en vais de ce pas regarder votre site !
    A très bientôt,
    Hélène

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