jeudi 28 février 2013

Le survol de la mer de lait



Au commencement était la mer. Une étendue étale comme un miroir placide. Une matrice liquide insondable, infinie et silencieuse, percée en son centre du Mont Mandara, l'axe de l'univers. Une frontière fluide dissimulant des profondeurs intangibles et nappée d'une lumière blanche et diffuse.

Est-ce le Nirvana ? C'est plutôt l'ère indécise du sommeil informe... On dit que Vishnou flotte alors sur la surface lactée, étendu alangui sur le dos du grand serpent Naga. La tête renversée, le coeur lové insouciant dans sa poitrine paisible, les membres abandonnés dans le moelleux des anneaux flexibles, le dieu de l'éternelle continuité repose. Depuis combien de temps ? C'est l'ère où le temps est encore un non-sens...

Cette mer de lait immuable, origine du monde, était pourtant parcourue de vibrations hostiles : dieux et démons y jetaient le fiel de leur rivalité perpétuelle, sans pouvoir y étancher leur soif de pouvoir... Pour l'emporter, il leur fallait l'atout ultime : un philtre d'immortalité, qui assurerait le contrôle universel au camp triomphant. Les forces s'opposent dans un choc égal, la querelle s'avère sans issue, la lutte désespérée se fait exaspérante.



Vishnou s'éveille enfin et s'impose en arbitre entre les ennemis mortels. Très vite, il comprend que le conflit est stérile, le chaos improductif. C'est qu'il est loin d'être bête, il est même censé être omniscient. C'est le dieu majeur de la triade hindoue tout de même. Une idée lumineuse s'impose à lui : l'ordre sera plus efficace... C'est ainsi qu'il parvient à convaincre les opposants de s'unir le temps d'une trêve. Ensemble ils s'organisent pour mettre en place un plan d'une simplicité enfantine et d'une envergure herculéenne.

Le philtre d'immortalité, ils pourront le concocter à partir de leur environnement amniotique même. Il suffit d'attraper le serpent Naga, de l'enrouler autour du Mont Mandara, et de l'utiliser pour baratter la mer de lait, en manipulant son corps reptilien comme au tir à la corde, chaque camp attirant à la force des bras une extrémité de l'animal dans sa direction.

Après quelques millénaires d'efforts épiques, la mer de lait se solidifie enfin, laissant sourdre à sa surface quelques gouttes d'un nectar miraculeux. Las ! L'idéal pacifique n'a plus lieu d'être et l'affrontement impose son évidence brute et brutale aux dieux et démons alléchés par la possession du Graal. 



L'équilibre se rompt, les démons s'imposent... Alors qu'ils sont sur le point de l'emporter, Vishnou intervient encore. Son impartialité a tout de même des limites, les démons sont de mauvaise compagnie, ils sentent mauvais, ont des moeurs turbulentes et de trop grands pieds. Le dieu suprême prend alors l'apparence de la plus belle femme du monde. Distraits, perclus de lubricité, les méchants relâchent leur concentration, les gentils en profitent pour attraper l'amrita d'immortalité, et hop ! les voilà invincibles.

Fin de l'histoire... Ou plutôt, son commencement.

La tête pleine de ces légendes, après avoir admiré les fresques d'Angkor Wat qui retranscrivent cette épopée cosmologique, je laisse mes rêveries ondoyer dans la brise alors que nous montons à bord du bateau qui nous emmènera sur l'île de Koh Rong.

Nous nous éloignons imperceptiblement du rivage, et le paysage devient irréel. La lumière se fait laiteuse, cette blancheur inattendue efface l'horizon d'un coup de gomme magique. Il ne reste qu'une surface lisse, à peine troublée d'ondes douces par l'étrave du bateau. On ne sent aucun heurt, j'ai les jambes qui pendent dans le vide au-dessus de l'eau et l'impression de flotter. J'arrête de penser, la détente envahit tous mes muscles, mon esprit s'allège. Je suis Vishnou sur le serpent Naga et ma conscience se fait somnolente.



Le temps n'a plus d'importance, le bourdonnement blanc du moteur induit en moi une torpeur étrangement agréable. Dans les limbes de mon cerveau, l'île qui m'attend se nimbe d'un attrait flou et irrésistible, elle aimante ma course immobile. Tout à l'heure, demain, mon fantasme de plage déserte deviendra ma réalité, avant de devenir un souvenir qui m'appartiendra.

Je n'ai pas de pouvoir divin, je n'ai pas découvert le secret de l'ambroisie. Mais dans cet instant hors du temps, je sens confusément que demain, c'est bien l'éternité et un jour...



mercredi 20 février 2013

Envoûtement

D'abord, il y a Angkor.



Le mythique site archéologique du nord du Cambodge est la motivation numéro un des voyageurs, et la raison qui les incite avant tout à affluer vers ce petit pays de l'Asie du Sud-Est, coincé entre ses voisins plus touristiques, la Thaïlande et le Vitenam. Et cette soif de merveille au parfum de tourisme de masse est amplement justifiée, force est de le reconnaître.



Je pourrais épuiser les adjectifs pour vous dire combien c'est beau, Angkor, mais ça m'ennuie d'avance. Les superlatifs sont faciles à trouver - Angkor, c'est immense, il y a plein de temples à voir, avec une grande diversité architecturale représentée. Bref, ça vaut le coup, pour parler vulgairement. Il faut au moins y consacrer trois jours pour se faire une idée des monuments majeurs.



Mais évidemment, une fois qu'on a dit ça, on n'a rien dit.

Derrière les superlatifs, Angkor se dérobe. Et son mystère reste entier.

Avant de découvrir Angkor, j'avais In the Mood for Love dans la tête, ses violoncelles entêtants et son final poétique. On y voyait le protagoniste mélancolique déposer quelques mots murmurés en silence dans un mur d'Angkor Wat - était-ce un secret ? Le poids du chagrin ? Des mots d'amour inavoués ? Un passé condensé en une formule muette ? La phrase tue finissait scellée d'un peu de terre dans les parois ancestrales, sous le regard immobile d'un moine anonyme.


Angkor, pour moi, c'est cela. Un aimant à mystère. Un lieu secret malgré les hordes de touristes, et qui parvient à dépoussiérer d'un coup le mot magie de toute connotation galvaudée.



Il y a ces pierres antédiluviennes, peuplées de symboles ésotériques et de divinités mystérieuses, entre hindouisme et bouddhisme ; ces enceintes sacrées protégeant ces autels étranges, dominés du linga phallique, à la fois très abstrait et très charnel ; ces sourires esquissés à la surface du grès tendre, à la fois extatiques et intériorisés...









L'implacable et complexe géométrie des lieux semble répondre à une intentionnalité supérieure, mais cet intellect figé dans le minéral anguleux s'efface, lorsque le regard s'approche des bas-reliefs, pour découvrir la sensualité toute en courbe des gracieuses danseuses célestes, les Apsaras...









La poétique des ruines exerce sa pleine puissance de fascination, en maintenant miraculeusement un équilibre délicat. Les murs sont suffisamment préservés pour rendre les lieux très évocateurs : pas besoin d'user son imagination pour deviner la physionomie des lieux. Mais la destruction à l'oeuvre, sous le baiser étouffant d'une végétation luxuriante, révèle la mélancolie fragile de ce qui est éphémère...










Angkor, c'est du temps emprisonné dans la matière. Comme si l'infinie lenteur de minutes innombrables avait fait plier l'oeuvre humaine en une réalité hybride, comme si l'immobilité des siècles avait imperceptiblement façonné l'artefact et l'avait muée en une présence mutante.









Ces temples-montagnes, conçus pour symboliser le cosmos, l'incarnent finalement d'une manière plus troublante que leurs architectes ne l'avaient anticipé, en fusionnant le minéral et le végétal. Les hauteurs collinéennes du Bayon, émoussées par l'érosion, dépossédées de leurs arêtes nettes, revêtent ainsi les contours flous d'une forêt pétrifiée, énigmatique dans son irréalité, aléatoire comme une superposition de concrétions calcaires auxquelles le regard peine d'abord à donner sens.





Et pourtant, en pénétrant dans le sanctuaire, se produit l'inimaginable. Comme par magie, la pierre silencieuse prend vie. Des dizaines de visages affleurent, illuminant la surface grise de leurs sourires exquis et de leurs yeux clos. L'émotion surgit inévitablement de ce jaillissement improbable de beauté indicible. Un miracle s'offre avec une générosité candide au visiteur ébloui : c'est la forme émergeant de l'informe, la grâce tressaillant hors du chaos, la sensibilité vainquant, l'espace d'un instant et pour l'éternité, l'absurde mutisme de la matière. C'est le rayonnement solaire de l'esprit transcendant la contingence, refusant la pesanteur, affirmant le génie du geste...



Et le plus bouleversant, c'est que cette victoire-là se joue à fleur de pierre, imperceptiblement. Cette beauté-là est déchirante, parce qu'elle est si fragile...