dimanche 27 juillet 2014

Abrazo



Un homme, une femme, une piste de danse. Une musique qui pourrait être celle-ci. Deux regards aimantés et de l'orage qui fait trembler l'air. Elle, lèvres enflammées et cuisses gainées de résille, reins cambrés et talons aiguille. Lui, sourcils froncés et mèche au vent, épaules équerre et taille cintrée. Ils se jaugent, s'approchent et s'éloignent, se défient et s'apprivoisent, puis c'est l'étreinte. 

Le rythme s'installe, les mains se joignent, les jambes s'emmêlent. La contrebasse pulse le sang dans les veines, le bandéonon exhale sa plainte lancinante sur le parquet ciré, les cordes brisent et délient la cadence. Les pas glissent fluides dans leur complexité, les corps enchaînent et déchaînent les phrases d'un langage sensuel qui élude les mots. Les amants du tango magnétisent l'atmosphère : leur corps à corps sublimé est une provocation, un attentat à la pudeur d'une élégance folle - et pourtant ils semblent s'absenter au monde qui les entoure, concentré sur l'unité sans cesse contrariée de leur rencontre. 



Car l'équilibre de ces deux-là est parfait et totalement précaire, le conflit larve dans chacun de leur geste brutalement arrêté, l'ambivalence éclate dans cette fusion perpétuellement brisée.

Voilà ce que l'inconscient collectif retient du tango : de la passion à fleur de chair, rythmée comme un drame, violente comme la vie, belle comme la mort.

Pour Hollywood, le tango, c'est du paroxysme incarné, du désir chauffé à blanc, du tragique incisé dans la peau.



Les chorégraphies de tango au cinéma tablent sur une surenchère du spectaculaire avec force grands écarts et portés acrobatiques, les connotations sexuelles s'exacerbent dans les poses lascives et le minimalisme des jupes - jetez un coup d'oeil à Monsieur Banderas et sa cavalière, par exemple... 

Le tango est un code chorégraphique évident lorsqu'il est question de sexe, de meurtre, ou les deux à la fois : c'est une référence toute naturelle dans Chicago, et sa complainte rageuse de criminelles sexy. C'est la danse qui s'impose à l'acmé de Moulin Rouge, lorsqu'éclate le conflit amoureux tragiquement inévitable dans le décor d'un bordel, lorsque le désir s'entremêle à la pulsion de mort, lorsque l'idéal sentimental se fracasse sur le cynisme du réel.



Le tango est un symbole tellement puissant qu'il est aussi parfois pris à rebours, retourné comme un gant avec une poignée de dérision. Certaines scènes d'anthologie du tango au cinéma sont des parodies de drame passionnel : Schwarzie serrant une rose entre ses dents et Jamie Lee Curtis pâmée dans ses bras musculeux, Jack Lemmon travesti dansant d'un air blasé avec son millionnaire énamouré qui lui reproche de guider... 

J'avais cette mythologie du tango dans la tête en arrivant à Buenos Aires. La beauté du spectacle pour touristes auquel j'ai assisté n'a pas déçu mes attentes et j'ai été subjuguée comme chaque fois par l'évolution fascinante de ces couples qui s'arriment et se déchirent avec sensualité.



Mais j'ai appris que le tango, ce n'est pas seulement cela... Une seule leçon particulière avec une Française passionnée immigrée en Argentine pour l'amour du tango m'a permis d'entrevoir un tout petit peu de la complexité de ce qui est, il faut le dire, bien plus qu'une danse - une philosophie, une manière d'être, un mode de vie.

D'abord, sur le plan musical, il n'y a pas un tango mais des tangos - avec une diversité de rythmes et de tons inattendue. Le tango n'est pas toujours une complainte tragique, ce peut être aussi un divertissement sautillant et léger. A l'origine d'ailleurs, c'était un jeu qui se jouait entre hommes dans les bas-fonds de Buenos Aires...



Ensuite, le tango n'est pas qu'un art de la scène pour le plaisir des yeux des touristes. C'est un rite social extrêmement codifié pour les initiés qui le pratiquent dans le cercle fermé des milongas. Je me sens une intruse en franchissant le seuil discret d'El Beso, mais ma curiosité s'illumine lorsque j'atteins cette salle tamisée de pénombre comme un sanctuaire. 

Il y a une sorte de solennité dans l'air. Il n'est pas question de prendre des photos. Je suis intimidée et me fais toute petite... Heureusement, mon professeur d'un jour m'a enseigné le minimum pour éviter les impairs. Le carré de la piste de danse est entouré de quatre côtés tapissés de plusieurs rangs de chaises : le premier est réservé aux femmes seules, le deuxième aux hommes seuls, le troisième aux couples (que personne ne viendra solliciter), et le quatrième pour les gens de passage comme moi. Le tango est une affaire sérieuse : il n'est pas question de s'élancer sur la piste avec quelques rudiments, la maîtrise de l'art est requise. 

On s'installe comme au théâtre pour regarder les danseurs : leur démonstration sur la piste, bien sûr - mais aussi tout le cérémonial furtif qui la précède. Lorsqu'un homme souhaite inviter une partenaire, il lui jette de loin un regard insistant accompagné d'un mouvement de menton. La femme peut soit répondre à son regard - soit décliner en toute discrétion, en continuant à parcourir la salle des yeux...

C'est ensuite que le plus surprenant se produit. Les couples se rejoignent, la musique s'élance, un mouvement collectif s'enclenche - et je découvre le sens du mot "abrazo": l'étreinte.



Le "vrai" tango se danse très serré : les joues s'effleurent, les bustes se touchent tandis que d'une cambrure des reins les bassins s'éloignent avec une étrange élégance. Dans ce contact rapproché, il n'est pas question de faire des fantaisies. Pas de renversements, de grands écarts ou de portés. Le tango dansé dans les milongas n'a rien d'acrobatique ou de spectaculaire : le haut des corps reste immobile, les pas flottent avec fluidité en s'autorisant tout au plus l'anicroche d'un jeu de jambe et les couples s'inscrivent dans l'envolée circulaire et lente du tour de piste.

La théâtralité de ce tango ne porte pas les couleurs d'une passion exacerbée : elle se joue en demi-teinte, sur une scène intime et cette intériorisation est très mystérieuse. Car si rien de très visible extérieurement ne se produit, il suffit de regarder les visages des danseurs pour deviner l'intensité émotionnelle ressentie dans la danse. Les yeux sont clos, les traits apaisés, et leurs sourires... leurs sourires ondoyants à la surface irradient des profondeurs de leur être.

Je comprends mieux le sens de l'abrazo : cet enlacement, c'est ce qui permet le dialogue entre un homme et une femme le temps d'une danse, à l'abri des mots et des conventions, à l'écoute de son corps et de celui de son partenaire. 



Je repense à mon cours particulier. J'y étais allée avec le projet d'y apprendre quelques pas. Au lieu de cela, le professeur s'était placé face à moi, sans contact, et m'avait demandé, les yeux fermés, de sentir le mouvement vers lequel je devais me laisser guider. L'instruction m'avait laissée sans voix : comment diable étais-je censée savoir quoi faire en étant privée de la vue et du toucher ? J'avais fini par entrevoir que la clé était de lâcher prise - d'arrêter d'essayer de comprendre et compter, et de laisser son intuition se débrouiller toute seule. 

Etrangement, ça ne marche pas si mal...

1 commentaire:

  1. Je suis allé à une Milonga hier, je n'aurais pas dû me priver de tango si longtemps. J'ai danser une tanda en abrazo avec une danseuse merveilleuse, Daniel de Montréal

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