vendredi 7 septembre 2012

Batman et le paradoxe de l'escalier


Si vous êtes comme moi dans l'incapacité de résister aux sirènes d'un blockbuster bien huilé et d'un super-héros moulé dans le kevlar, vous êtes allé voir Batman. Vous avez apprécié la beauté du spectacle et/ou vous êtes lassés de cette ambiance pesante, vous avez aimé la sophistication des effets spéciaux et/ou rejeté la nature étonnamment réactionnaire de l'idéologie du film, vous vous êtes pâmés devant la silhouette musculeuse de l'homme chauve-souris et/ou moqués du jeu de Marion Cotillard.

Mais, indiscutablement, vous avez dû goûter l'attrait sombre des décors - de Manhattan / Gotham aux profondeurs des égouts infernaux. Vous avez dû aussi être passablement impressionnés par la mystérieuse topographie de la prison souterraine dans laquelle Bruce Wayne va végéter un moment, en attendant que sa colonne vertébrale se ressoude et que sa motivation se requinque (oups, désolée pour le spoiler mais il est véniel).


 A vrai dire, cette soi-disant prison m'a rappelé bien des souvenirs. Non, je ne suis pas une obscure renégate qui aurait subi l'atmosphère délétère d'une geôle oubliée. Non, je n'ai pas appris à faire le saut de l'ange pour échapper à une vie de misère, en fermant les yeux et en n'écoutant que la voix de la Force en moi (ah non, là je confonds...). Mais cette prison-là, je l'ai visitée - en tout cas, j'ai visité sa jumelle.


 Figurez-vous que l'obscur cachot de Batman est en réalité un puit rajasthanais - car oui, l'épisode carcéral du dernier opus de Christopher Nolan a été tourné en Inde. Plus précisément, à Jodhpur, la cité bleue, surplombée du magnifique fort de Mehrangarh (que l'on aperçoit d'ailleurs au détour d'un plan ou deux).






 Au Rajasthan, l'eau est rarissime... Alors les hommes ont appris à creuser des puits très, très profonds, qu'ils ont équipés de nombreux escaliers sur l'ensemble des parois - dessinant cette incroyable architecture géométrique. On appelle ces puits des baoris. Etonnant non ? 




 Je trouve assez fascinant ce jeu répétitif d'ombre et de lumière où le soleil s'accroche et le regard se perd... Il m'évoque ces illusions d'optique jouant sur la figure de l'escalier sans fin - l'escalier de Penrose, immortalisé picturalement par Escher.




 L'escalier de Penrose est une construction en trompe-l'oeil destinée à matérialiser le concept d'objet impossible : une manière de placer le sujet face aux limites de son cerveau et d'interroger les failles de notre perception. Est-il montant ou descendant ? Concave ou convexe ? L'esprit humain, qui passe son temps à jouer les fortiches, s'en retrouve tout déboussolé. Ce jeu des illusions a inspiré de nombreuses oeuvres de fiction, dont - tiens, tiens ! Inception, du même réalisateur que Batman. M. Nolan, auriez-vous quelques petites obsessions ?


 Dans Inception, la référence explicite à l'escalier de Penrose est la métaphore même du film : une mise en abîme qui induit par un effet de boucle sans cesse renouvelé une perception vertigineuse de l'infini. 


 Dans Batman en revanche, il s'agit moins d'une brillante réflexion sur l'étendue des jeux de l'esprit à travers le prisme du rêve, que d'une métaphore plus classique de la rédemption. Pas d'angoisse kafkaïenne face à un réel qui se défile et une raison qui se délite - mais un défi moral à relever. Pas une mise en scène cinématographique de la conscience dans sa dimension existentielle, mais plutôt une focalisation sur le poids moral de la culpabilité. Christopher Nolan est peut-être de nationalité anglaise, mais avec Batman il a pleinement intégré les grands principes de la philosophie hollywoodienne : le héros tombe, mais se relève. L'escalier donne le vertige, mais mène quelque part. Le puits est profond, mais s'ouvre sur le ciel... L'issue est là, presque inaccessible, mais pas inexistante. Il suffit d'y croire pour l'atteindre. Pesanteur de la faute, lumière de la grâce, Batman est un condensé de la psyché américaine : l'important, c'est en définitive la confiance en soi - et, plus ou moins implicitement, la foi en une entité supérieure intangible et bienveillante. 




Pas de doute, Nolan sait faire du spectaculaire. Mais après Inception, Batman paraît finalement beaucoup plus banal, beaucoup moins excitant. Je ne sais pas vous, mais moi ça me donne envie de lâcher Christian pour Leonardo. 

Si tout ceci ne vous donne pas assez de raisons de retourner voir Inception, prenez 12 minutes 52 et regardez ce beau court-métrage de l'Epagnol David Victori, La Culpa - lauréat du concours YouTube "Your Film Festival", sélectionné par un jury de cinéastes prestigieux au festival de Venise (composé notamment de Michael Fassbender et Ridley Scott). Moins brillant visuellement, beaucoup moins ambitieux assurément (il s'agit d'une toute petite production amateur...), on retrouve le thème de l'escalier infini qui place le protagoniste dans l'absurdité d'une quête de vengeance - un conte moral donc, mais empruntant de manière séduisante aux codes du fantastique.



Bon visionnage ! Et ne vous perdez pas dans une boucle spatio-temporelle...

1 commentaire:

  1. Bravo!!
    Un article très intéressant et bien complet,
    La touche finale est délicieuse!
    Bonne continuation

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