mardi 30 octobre 2012

Fol-en-Christ



Allez dernier article sur la Russie !

En visitant la cathédrale Saint-Basile (oui, toujours la même, comme vous le voyez ça m'a marquée !), je tombe sur un panneau explicatif dédié au saint du lieu : Basile, donc (c'est bien, vous suivez jusque là).






J'y apprends que Basile était un "fol-en-Christ" - un représentant de cette grande tradition spirituelle russe dont la particularité consistait à rejeter la vie matérielle pour embrasser une destinée de vagabond.




Basile naquit à Moscou au XVe siècle, choisit la voie de l'ascétisme et acquit une réputation de visionnaire en se baladant nu (pensez-y, avec toute cette neige...) et en osant critiquer le pouvoir en place - et le pouvoir à l'époque c'était Yvan le Terrible, ce qui donne la mesure de la folie de cet homme. Peut-être n'était-il pas si fou en réalité, car Yvan (qui pour le coup n'était pas réputé pour sa tendresse) tenait le fol-en-Christ en haute estime et tolérait ce saint homme qui l'accusait de cruauté, mais parvint pourtant à mourir à l'âge canonique de 89 ans.

Yvan himself




Cette figure du "fol-en-Christ" m'a interpelée - dans cette manière d'associer grandeur hagiographique et dénuement total, déraison absolue et incarnation de la vérité. On retrouve en lui un peu du cynique antique - mariant désinvolture et humilité pour renverser les valeurs dominantes. Il a aussi quelque chose qui rappelle un peu en lui le bouffon médiéval - dont la folie satirique était un mécanisme salvateur et toléré de contrepouvoir, un miroir grotesque à valeur de révélateur. Et évidemment, il s'inscrit dans la tradition chrétienne du saint ermite, figure que l'on retrouve aussi dans d'autres religions, comme l'hindouisme : encore aujourd'hui, le sadhu fait voeu de renoncement au monde (en étant considéré comme mort aux yeux de toute la société indienne) et part dans une quête absolue de pureté par le dépouillement total.

Sur les ghâts de Varanasi



C'est tout de même intéressant de constater la récurrence de ces schèmes à travers les siècles et l'espace...

Tout ceci m'a également de mieux comprendre et apprécier a posteriori un film qui m'avait éblouie il y a quelques mois : L'île, de Pavel Lounguine.



On y suit le parcours d'un homme déchu - écrasé par la culpabilité, celle d'avoir fait tuer un homme par lâcheté - qui cherche la rédemption en devenant moine sur une île désolée et glacée du grand nord russe. Son immense souffrance fait de lui un clairvoyant et un fou, bien différent de ses frères d'ordre - incohérent, lucide, désespéré, visionnaire, et porteur d'un étrange humour absurde.






Le film est âpre, lent, agaçant dans cette lenteur, hiératique et parfois hermétique, mais fascinant de bout en bout, et visuellement absolument sublime. On y voit s'opposer l'écrasante chape bleutée d'un désert glacé à perte de vue, et l'incandescence d'un espoir chaud et lumineux, jaune comme l'or d'une auréole et la flamme éclairant la noirceur des intérieurs. Jetez un coup d'oeil à la bande annonce - et croyez-moi sur parole quand je vous dis que ce film mérite vraiment le détour...


lundi 29 octobre 2012

La tendresse



On dit que Dieu est amour. En Russie, cet amour-là est tangible... et vraiment émouvant.

Je ne parle pas de l'expression de la bienveillance du Créateur pour ses créatures - ça je ne prétends pas en avoir été témoin, Moscou ne m'a pas offert la grâce d'un miracle. Non, je parle de l'amour des fidèles qui se perçoit si nettement dans les églises.



Déjà, j'ai été vraiment surprise en pénétrant dans la cathédrale Saint-Basile, la fameuse église de la place Rouge dotée d'un improbable assortiment de bulbes colorés. En venant d'Europe, on a tendance à estimer qu'une cathédrale est forcément imposante - et que l'importance du volume intérieur est proportionnelle au sentiment d'élévation et à l'intensité de l'expérience spirituelle effectuée par le croyant, frappé par la conviction paradoxale de sa propre finitude et de son aspiration à l'éternité.







A Saint Basile au contraire, on  découvre petit à petit une construction intérieure tarabiscotée, faite d'une juxtaposition de chapelles et ce sur deux étages. Pas de perspective sublime ni de voûte grandiose, mais une succession de coins et de recoins embellis de fresques colorées - et puis l'iconostase et sa somptuosité d'or luisant dans la pénombre. Je ne connais rien à l'architecture religieuse russe et n'ai visité qu'un nombre très limité d'églises à Moscou (celles de la Place Rouge et du Kremlin surtout) mais l'impression que j'en ai tirée est que la clôture est privilégiée à l'ouverture - et dans une certaine mesure, l'intimité plutôt que la monumentalité.






Ailleurs, dans une église moins touristique dont j'ai oublié le nom, je me suis assise dans un coin pour observer les gens. J'ai laissé le temps filer dans la lumière ténue des cierges et les chuchotements des visiteurs... et j'ai vu les croyants honorer les icônes. Je connaissais en théorie cette particularité de la religion orthodoxe - qui consiste à vénérer les images saintes comme un élément d'essence divine. Mais je ne m'attendais pas vraiment à ce que j'ai vu : cette dévotion profonde qui imprégnait les comportements. Pas de gestes vidés de sens, répétitifs et convenus (comme dans les temples bouddhistes en Chine) - mais un rapport très tactile aux représentations pieuses. Oui, il y avait de l'amour, tangible dans cette manière de toucher l'icône et d'y porter un baiser. Mieux, il y avait de la tendresse - cette affection douce qui s'exprime à l'égard de ce qui nous est vraiment proche et cher. Et ce n'était pas seulement le fait de vieilles dames confites de respectabilité - j'ai vu de grands gaillards en survêtements s'arrêter avec respect pour déposer l'offrande d'un baiser sur la main d'une Vierge rehaussée d'or.



Plus étonnante encore, cette scène surprise dans la galerie Tretiakov - grand musée de Moscou doté d'une belle collection d'art religieux russe. Je me promène au milieu des oeuvres lorsque j'arrive dans une salle où se tient un groupe, rassemblé autour d'une Vierge à l'enfant. Il doit y avoir une douzaine de personnes, hommes et femmes de tous âges, qui écoutent religieusement (c'est le cas de le dire) la parole d'un monsieur aux cheveux blancs visiblement lancé dans une explication picturale de l'oeuvre en question, mais dont l'enthousiasme est inversement proportionnel au volume de sa voix. Soudain il se tait, et je sens que chacun se recueille. Un chant s'élève alors de ce groupe, comme un don collectif à cette Madonne empreinte d'une douceur mordorée. Les voix des hommes et des femmes s'harmonisent, se disjoignent pour mieux se répondre, s'éteignent le temps d'un respiration pour mieux s'élever dans l'expression d'une foi transie.





Ce qui me stupéfie, ce n'est pas seulement qu'une chorale se déplace dans un musée pour aller chanter devant une icône. Ce qui me bouleverse, c'est que ce chant n'est qu'un murmure. C'est une offrande dont l'intensité n'a d'égale que la modestie, dont la sincérité se mesure à son éloignement de toute volonté de mise en scène ou de démonstration. Cette douzaine de voix unies ne se déploie pas, elle s'allie pour se contenir dans la clôture d'une vibration maîtrisée, intense et minimaliste. Ce bourdonnement, ce bruissement, ce chuchotement, ce frémissement en disent long sur l'intériorisation d'une émotion spirituelle partagée. La foi qui s'y révèle a quelque chose de profondément touchant, dans cette humilité et cette douceur. Point n'est besoin de cris, seule compte la vérité du coeur.

vendredi 19 octobre 2012

Boules et Bulbes

Place Rouge encore - avec un spectacle son et lumière assez poétique, découvert par hasard à la fin de ma balade...