mardi 8 décembre 2015

Sérendipité poétique

Il est parfois des mots qui restent imprimés dans la mémoire - des vers qui résonnent on ne sait trop pourquoi des années après les avoir lus, sur la paroi lisse du souvenir.

C'est pour moi le cas d'un poème de Marbeuf. Première L, cours de latin, et une digression pleine d'allitérations dont le murmure balancé n'a jamais quitté mon for intérieur. 

Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage,
Et la mer est amère, et l'amour est amer,
L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,
Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.
Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,
Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l'amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau
Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Pourquoi ces mots-là sont-ils restés, parmi l'océan littéraire dans lequel j'ai baigné au fil de mes études et dont je ne sais plus rien par coeur ? Un auteur vaguement obscur, un sonnet conventionnel, un exercice de virtuosité baroque sans grande profondeur... autant de traits en assez faible adéquation avec ma sensibilité. Mais la mécanique efficace de ce véritable tube a toujours exercé sur moi une fascination répétitive, refusant obstinément de se décoller de ma mémoire. Un souvenir assez aléatoire, en somme...

Et c'est justement le hasard qui m'a donné rendez-vous à Berlin l'été dernier. L'ode aquatique de Marbeuf m'y attendait, non pas figée en majesté dans la collection précieuse d'un bouquiniste ou sur les étals d'un brocanteur francophile : ses mots submergés, noyés, perdus se sont imposés à moi par miracle dans une mer de signes sans ordre ni raison.

Il a fallu qu'une autre mémoire que la mienne les emporte jusque sur les murs graffés d'une galerie underground, qu'une main amoureuse et anonyme en trace maladroitement les rimes pour une illusoire postérité. 

Il a fallu que mes pas me portent vers ce mur, et que mes yeux y déchiffrent ce discret fragment au beau milieu d'un palimpseste cacophonique, tel une formule magique déposée à ma seule attention par la complicité d'un esprit poète et pudique. 

Marbeuf me fit alors un signe malicieux, et murmura pour moi ce sésame amoureux que j'avais, ô hasard encore - invoqué quelques jours auparavant dans une conversation légère comme une confidence...

La littérature nous adresse parfois d'émouvants clins d'oeil.





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