mardi 22 décembre 2015

I Love John Giorno

Palais de Tokyo, toujours. Je découvre une étrange exposition, extrêmement visuelle, dédiée à un poète, John Giorno. C'est un parti pris qui en soi étonne. C'est que Giorno n'est pas un poète qui se lit sagement et dont on peut saisir les contours biographiques entre deux bâillements. C'est une voix qui s'écoute, un regard qui se pose, un univers qui s'impose.

Figure de la contre-culture américaine des années 60, dont j'ignorais absolument l'existence, Giorno a connu bien des vies. Roi des aphorismes et performer hypnotique, amant de Warhol et complice de Burroughs, idéaliste bouddhiste et militant gay, il allie l'élégance à l'ironie et veut rendre la poésie accessible à tous. Au point de fonder un service d'accès à la poésie par téléphone (Dial-a-poem).

L'exposition éclaire quelques-unes de ses facettes, en les mettant littéralement en scène plutôt qu'en les expliquant. On peut ainsi l'écouter déclamer avec une drôlerie sarcastique et émouvante le poème "Thanks for nothing", debout dans un smoking blanc et pieds nus, dupliqué jusqu'au vertige sur les pans d'une salle obscure. On peut aussi déambuler dans une salle mosaïque, somme de documents et textes lui ayant appartenu à toutes les étapes de sa vie - comme autant de pixels colorés dans le portrait de sa complexité.

Surtout, au milieu même du plaisir éprouvé face aux mots, aux sons et aux couleurs, se mêle un autre plaisir - celui de se demander en permanence où s'arrête la sincérité, où point le pied de nez. Et au-delà, de reconnaître que le plus important, c'est d'accepter de jouer avec l'esprit mutin des lieux.











lundi 21 décembre 2015

The Box











Pour ma première visite au Palais de Tokyo, je me suis offert un moment purement récréatif avec l'expo "Perspective Playground". Ou plutôt devrais-je dire, Olympus m'a accordé une jolie pause ludique avec quelques installations lumineuses en trompe-l'oeil, et un appareil prêté pour l'occasion. Une bien belle opération marketing... Et une formidable occasion de retomber en enfance en jouant à cache-cache avec les ombres :-)


mardi 8 décembre 2015

Sérendipité poétique

Il est parfois des mots qui restent imprimés dans la mémoire - des vers qui résonnent on ne sait trop pourquoi des années après les avoir lus, sur la paroi lisse du souvenir.

C'est pour moi le cas d'un poème de Marbeuf. Première L, cours de latin, et une digression pleine d'allitérations dont le murmure balancé n'a jamais quitté mon for intérieur. 

Et la mer et l'amour ont l'amer pour partage,
Et la mer est amère, et l'amour est amer,
L'on s'abîme en l'amour aussi bien qu'en la mer,
Car la mer et l'amour ne sont point sans orage.
Celui qui craint les eaux, qu'il demeure au rivage,
Celui qui craint les maux qu'on souffre pour aimer,
Qu'il ne se laisse pas à l'amour enflammer,
Et tous deux ils seront sans hasard de naufrage.

La mère de l'amour eut la mer pour berceau,
Le feu sort de l'amour, sa mère sort de l'eau
Mais l'eau contre ce feu ne peut fournir des armes.

Si l'eau pouvait éteindre un brasier amoureux,
Ton amour qui me brûle est si fort douloureux,
Que j'eusse éteint son feu de la mer de mes larmes.

Pourquoi ces mots-là sont-ils restés, parmi l'océan littéraire dans lequel j'ai baigné au fil de mes études et dont je ne sais plus rien par coeur ? Un auteur vaguement obscur, un sonnet conventionnel, un exercice de virtuosité baroque sans grande profondeur... autant de traits en assez faible adéquation avec ma sensibilité. Mais la mécanique efficace de ce véritable tube a toujours exercé sur moi une fascination répétitive, refusant obstinément de se décoller de ma mémoire. Un souvenir assez aléatoire, en somme...

Et c'est justement le hasard qui m'a donné rendez-vous à Berlin l'été dernier. L'ode aquatique de Marbeuf m'y attendait, non pas figée en majesté dans la collection précieuse d'un bouquiniste ou sur les étals d'un brocanteur francophile : ses mots submergés, noyés, perdus se sont imposés à moi par miracle dans une mer de signes sans ordre ni raison.

Il a fallu qu'une autre mémoire que la mienne les emporte jusque sur les murs graffés d'une galerie underground, qu'une main amoureuse et anonyme en trace maladroitement les rimes pour une illusoire postérité. 

Il a fallu que mes pas me portent vers ce mur, et que mes yeux y déchiffrent ce discret fragment au beau milieu d'un palimpseste cacophonique, tel une formule magique déposée à ma seule attention par la complicité d'un esprit poète et pudique. 

Marbeuf me fit alors un signe malicieux, et murmura pour moi ce sésame amoureux que j'avais, ô hasard encore - invoqué quelques jours auparavant dans une conversation légère comme une confidence...

La littérature nous adresse parfois d'émouvants clins d'oeil.





jeudi 3 décembre 2015