lundi 9 avril 2012

Saudade



Impossible de clore ma série sur Lisbonne sans évoquer le fado, car cette découverte restera l'un de mes souvenirs les plus forts de ce voyage.

Nous tombons par hasard, la nuit venue, sur un petit restaurant au coeur du quartier populaire de l'Alfama où nous avions passé la journée. Après avoir hésité, nous nous laissons tenter par la formule dîner + concert qui nous est proposée par le rabatteur posté à la porte. Nous nous installons sans grande conviction, car le guide nous avait amplement mises en garde contre les pièges à attrape-touristes sévissant dans cette partie de la ville. Le fado est un art musical populaire à forte valeur identitaire pour le Portugal, mais son authenticité a évidemment tendance à se perdre dans des établissements cherchant avant tout la rentabilité maximum en alléchant le touriste de passage...



A table, notre voisine, professeur de français, explique ce qu'est le fado, et bute sur la traduction d'un terme visiblement central pour le comprendre, la saudade.

Le génie des langues veut que certains mots soient parfois intraduisibles. C'est le cas de saudade : terme favori de la poésie portugaise, et âme du fado, le mot est souvent comparé par analogie au spleen des poètes français mais s'avère irréductible aux définitions simples.

Ecoutons la définition de Wikipedia: la saudade "exprime une tristesse empreinte de nostalgie". Mais ce serait trop simple de s'arrêter là, car "La saudade est un mot considéré comme intraduisible. On essaie de l’expliquer et de lui donner un sens, mais on n’obtient qu’une idée approximative de ce mot. La saudade ne s’explique pas, elle se vit."

Poursuivons. "La saudade est différente de la nostalgie. Dans cette dernière, il y a un sentiment mêlé de joie et de tristesse, le souvenir du bonheur, mais aussi la mélancolie d'une existence unique dans le passé et d'un retour en arrière impossible. La saudade exprime un désir intense, pour quelque chose que l'on aime et que l'on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. On parle de saudade dans deux cas, d'abord pour quelqu’un qui est éloigné de son pays, et qui garde l'espoir de revenir un jour ; le terme est également employé par les Portugais pour évoquer la nostalgie du passé."

Il suffit d'assister à un concert de fado pour rendre toute explication de texte superflue.

D'abord, le fado s'impose à vous avec une force incroyable : tandis que deux guitaristes se répondent, l'un à la guitare portugaise, l'autre à la guitare classique, la voix de la première chanteuse s'élève soudain, sidérante de puissance dans l'espace exigu du restaurant. Une puissance qui n'émane pas chez elle d'une volonté de faire valoir les capacités d'un organe hors norme, comme chez ces nombreuses chanteuses internationales à fort potentiel commercial que j'appelle les beugleuses. Non, cette femme se contente de mettre son coeur à nu, mais avec une grande dignité - et cette sincérité viscérale vous retourne tout simplement les tripes. En une seconde chrono, nous sommes suspendues à ces lèvres.



Très vite, on comprend ce qu'est la saudade. Je croyais que le fado était une forme de chanson triste. Certes, la mélancolie domine souvent les mélodies. Mais la saudade relève d'une sensibilité beaucoup plus subtile. Joie, colère, regret, désespoir, allégresse, toute la palette des sentiments humains s'est exprimée ce soir-là dans la bouche des cinq chanteurs qui se sont produits à tour de rôle. Avec sa personnalité, sa sensibilité, son grain de voix bien spécifiques, chacun a offert une interprétation distincte et personnelle du répertoire classique du fado.



Il y avait cette femme mûre, élégante dans son fourreau satiné, dont la voix puissante évoquait avec force la complexité d'une vie sentimentale riche et contrariée ; il y avait cette grand-mère dynamique aux cheveux blancs et courts porteuse d'une combativité énergique face aux aléas de la vie. Il y avait aussi ce grand jeune homme émacié aux traits saillants, tout droit sorti d'un portrait d'El Greco : une voix douce, une silhouette gracile, des yeux clos, offrant au public l'intensité à fleur de peau d'un chant introspectif et déchirant. Il y avait enfin cette jeune fille au visage d'ange, apparue comme un intermède de douceur en milieu de concert, imposant avec grâce une mélodie lumineuse.



Surtout, j'ai senti que la particularité du fado, la force de cet art, c'est d'offrir le visage même de la vie. Pas de mise à distance, pas de sublimation symbolique : l'interprète chante et se met à nu, sans artifice. Il ne surplombe pas le public du haut d'une scène : il évolue au milieu des tables du restaurant, parmi des spectateurs qui éprouvent, ravis, le sentiment d'être des convives invités à un repas de famille. Un échange simple s'installe, emplissant l'atmosphère d'une chaleur conviviale tandis que le chant jaillit, fort, sincère et spontané. L'enthousiasme que chaque artiste suscite le remplit visiblement d'un grand plaisir.



Pas de mise en scène, juste un geste qui signifie le passage symbolique du réel à la représentation. Avant d'entonner un air, l'une entoure ses épaules nues de son châle ; l'autre déchausse ses lunettes ; un dernier enfile une veste de costume - petite discipline d'élégance à vertu de politesse. Pas de sacralisation du talent dramatique, juste un élan, une envie communicative et simple de chanter. Tandis qu'une soliste déplie ses arpèges, un serveur interrompt son travail pour lui donner la réplique, avant de repartir servir ses clients. Une jeune femme en manteau passe une tête par la porte entrouverte du restaurant en milieu de récital ; d'un geste de la main, la soliste l'invite à participer et elle s'exécute d'une voix pure.

J'en suis sûre : il aurait suffit que la chanteuse pointe un doigt dans ma direction pour que je sois capable moi aussi de chanter à la perfection, emportée par l'enthousiasme qui flotte dans l'air !

Pour finir, si vous voulez entendre à quoi ça ressemble, écoutez un peu Amalia Rodrigues, réputée pour avoir porté l'art du fado à son sommet. Moi j'en ai encore la chair de poule - mais rien n'égale évidemment l'expérience live d'un concert de fado, l'intensité de l'émotion partagée et l'authenticité d'un chant profondément humain, emplissant l'air chaud et faisant battre le coeur de chacun un peu plus vite.




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